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holiday homes and villa rentals Granada Andalucia Spain

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PORTRAIT DE MONTEFRIO ET SA RÉGION

avec des pages sur Cordoue et Grenade

écrit par Lorenzo Bohme

illustré par l'auteur,

avec dessins des sites

et cartes des randonnées.

 

Ce guide, en plus de nombreux récits sur ma vie à Montefrio et en Espagne, existe en version papier, mais seulement en anglais.  Vous pouvez le voir en cliquant sur Editorial Natívola

 

 

Histoire d’une petite ville de l’Andalousie orientale

L’origine du nom – "Montfroid" - est mystérieux, car le village se trouve dans une vallée et, bien qu’à 800 mètres d’altitude, son climat n’est pas particulièrement froid. Les Romains auraient traduit son nom préhistorique au Latin comme Mons Frigidus. Il est possible que la "montagne" des Ibères fut la voisine Sierra de Parapanda qui, avec ses 1.602 mètres d’altitude, est le seul point du terrain qui reçoit une quantité appréciable de neige en hiver.

Sous les Romains, arrivés en Andalousie en l’an 206 avant Jésus afin d’y combattre leurs ennemis les Carthaginois, toute la région est devenue une province riche et organisée, qu’ils connurent comme le Betis, ainsi nommé par le grand fleuve qui la traverse (et dont le nom actuel, Guadalquivir, dérive du nom qui lui fut donné plus tard par les arabes, wadi-al-kabir, "le grand fleuve"). La présence des restes d’une forteresse romaine à côté du gisement préhistorique de Los Castillejos, d’une série de puissants moulins hydrauliques et d’une voie pavée dans la Vallée de Parapanda, d’un pont romain dans celle de Milanos, ainsi que la récente découverte d’une cité romaine à Almedinilla, 20 km au Nord, font penser, contrairement à ce que les historiens ont souvent prétendu, que notre village et ses alentours étaient fortement romanisés.

Avec la chute de l’Empire, l’Espagne fut envahie par des vagues successives de barbares, dont les légendaires Vandals, et c’est eux qui, curieusement, sont à l’origine du nom Andalucia. Après avoir mis la péninsule à feu et à sang au Vème siècle, ces guerriers, dont le nom devint synonyme de la destruction, traversèrent le Détroit et prirent Carthage, terrifiant les Maghrébins à tel point que ceux-ci identifièrent désormais le pays d’où ils avaient débarqué – donc, l’Espagne - avec eux, l’appelant la Terre des Vandales. Ce nom prit la forme arabe de al-Andalus, étant plus tard appliqué par les Chrétiens à la partie méridionale du pays, où les Maures habitèrent le plus longtemps.

Mais ce furent d’autres barbares (les Romains appelaient ainsi tous les peuples qui ne parlaient pas le Latin, et dont les langues leur sonnaient aux oreilles comme une constante répétition des syllabes ba-ba), venus de la région de la Mer Noire, qui remplacèrent les Romains au pouvoir, mais qu’ils perdirent subitement avec l’invasion des Maures en 711. Le règne des Visigoths fut si chaotique que le bas peuple - les descendants des Romains et des autochtones Ibères qu’on connaît comme les ibero-romanos, et surtout les nombreux juifs qui avaient durement souffert de l’anti-sémitisme des occupants - reçurent les Maures, au moins dans un premier temps, comme des sauveurs. Ils n’eurent donc pas de difficulté à prendre en peu de temps la péninsule toute entière, sauf le royaume d’Asturie dans le Nord du pays.

Ce fut à partir de cette redoute montagnarde que les nobles chassés lancèrent la Reconquête de l’Espagne, suite de batailles courtes et trêves très, très longues, et qui mit six cents ans pour arriver aux portes de Montefrid, comme le connurent les habitants arabes. Lorsque l'armée du roi Alfonso XI pris le château d’Alcalá, 20 km au Nord, en 1340, Montefrio se trouva sur la dernière frontière du royaume Maure, et une grande forteresse dut y être construite pour la protéger, tenant bon jusqu’à la fin du XVème siècle.

Montefrio tomba en 1486, dans les premières années de la dernière guerre livrée par les Chrétiens contre la présence musulmane, et qui se termina en 1492 avec la conquête de l’Alhambra. La minuscule population arabe de Montefrio – presque tous des soldats et leurs familles - fut chassée vers Grenade et remplacée par des immigrants chrétiens.

Ayant perdu son importance stratégique comme ville frontalière, Montefrio s’enfonça dans son obscurité provinciale actuelle, souffrant de plein fouet du déclin économique de l’Espagne qui s’amorça au XVIIème siècle. Jadis important centre agricole, la saignée de l’émigration vers les centres industriels et touristiques du pays pendant les années 60 et 70 de notre siècle a décimé la population, qui se trouve actuellement à son niveau le plus bas, 7.000 habitants, ceci en étant l’une des municipalités les plus étendues de l’Espagne.

Mais c’est justement l’isolement et l’oubli qui ont épargné Montefrio du développement sauvage qui a abîmé tant des charmants villages de la région, préservant ainsi la beauté de ses quartiers médiévaux, La Villa et El Arrabal, et son paysage, avec ses petites montagnes et falaises blanches, ses forêts de pins et chênes, parsemé des vestiges de sa longue histoire. Montefrio est, en fait, un musée à l’air libre, un livre d’histoire ouvert qui parle, partout, de ses 5.000 ans d’habitation humaine.

 

La Villa – château maure et église chrétienne

Le grand éperon de Montefrio, pittoresquement surmonté des ruines du château maure et d’une église du XVIème siècle depuis longtemps abandonnée, avec son collier de maisons blanches enfoncées dans le rocher doré, est devenu célèbre dans le monde entier grâce aux nombreuses photos qui apparaissent dans des posters et guides touristiques – mais, presque toujours, à notre grand chagrin, sans faire aucune mention de Montefrio! On en a même vu deux, dans de prestigieux volumes, où l’éditeur fait imprimer la photo à l’envers, sans que personne ne s’en rende compte, sauf, bien sûr, chez nous .

On connaît cet endroit comme La Villa depuis la Reconquête, lorsque la citadelle militaire chrétienne, qui remplaçait son prédécesseur arabe, se trouvait encore dessus (faisant partie d’une série de ces anciens lieux forts grenadins qu’on appelle traditionnellement Las Siete Villas). Toute agglomération qui avait son propre centre administratif était dénominée villa, donc "ville", et bien que maintenant La Villa de Montefrio est un lieu vide et abandonné, il faut bien comprendre qu'il s'agit de l'ancienne ville, qui céda sa place plus tard lorsque les gens se déplacèremt vers le pied de la falaise. Les archaeologues de l'Université de Grenade vont bientôt excaver le plateau, où l'on voit à l'oeuil nu des restes importants de maisons et bâtiments civils laissés aussi bien par les Maures que par les Chrétiens, car ceux-ci se sont tout d'abord établis ici, avant de construire la nouvelle ville en bas, où elle se trouve aujourd'hui.

Il est fort probable que, déjà dans la préhistoire, les Ibères se servirent de l’acropole comme forteresse, suivis à leur tour par les Romains, car sa hauteur et position au milieu d’une vallée fertile en faisait un lieu naturel pour la défense d’une communauté de pasteurs et fermiers. Les Maures sans doute créèrent une petite fortification ici au moment de leur invasion de la péninsule au VIIIème siècle, mais ce n’était qu’en 1340, avec la prise par les Chrétiens d’Alcalá de Benzaide (maintenant Alcalá la Real), qu’ils furent obligés d’y élever un grand château, car Montefrio se trouvait désormais sur la ligne de feu entre les deux royaumes – en fait, sur la frontière, mot qui qualifie encore aujourd’hui les noms de villes andalouses comme Jerez de la Frontera et Arcos de la Frontera. L’objectif immédiat fut d’empêcher les Chrétiens de passer par la vallée au Sud du village (suivant le sens de l’actuelle route vers El Tocón, donc) et ainsi de déboucher sur la plaine, la Vega de Grenade. Là, ils pouvaient saccager les fermes et tailler les récoltes, car chaque incursion militaire était accompagnée d’une foule de paysans équipés de faux, les talladores, qui avaient la tâche de "tailler" les récoltes et dévaster les champs, ainsi condamnant les habitants assiégés à la famine.

Le lieu-fort de Montefrio était protégé aussi par une suite de quatre atalayas, des tours de guet, par lesquelles on transmettait des signaux – de fumée ou bien de reflets de miroir. Les ruines de trois de ces tours existent encore. La première se trouva sur le sommet de la Sierra de Parapanda, permettant surveiller les routes d’accès en venant du château chrétien le plus proche, celui de Moclín. Cette tour fut enlevée il y a 30 ans pour faire place aux antennes de télévision – effectivement, une nouvelle sorte d’atalaya! La deuxième tour se trouve de l’autre côte de la Gorge des Moulins, près de la route de El Tocón. La troisième est prés du carrefour de la route d’Illora avec le Chemin du Cimetière, et la quatrième est visible de la tour de clocher de La Villa, entre les oliviers qui grimpent au-dessus de la nouvelle urbanisation de villas.

On peut monter depuis la Plaza de la Iglesia (centre ville) en voiture jusqu’à l’esplanade du Cementerio Viejo, et faire le reste à pied, mais le plus joli c’est de laisser la voiture en bas et de prendre le chemin vers le mirador de La Solana, ce qui en espagnol veut dire "lieu ensoleillé". Il ne reste du château que la fortification, composée d’une chaîne de pans de mur et de tours rondes, dont on voit la première sur le bord de la falaise, dominant le quartier populaire connu comme La Solana.

 

 

Au mirador on fait demi-tour, montant par la pente, laissant sur la gauche la Casa de de las Piedras, traversant la Plazuela del Arrabal et passant par le portail en fer forgé du château. L’autre vestige de la forteresse maure est le bout de mur qu’on voit à la droite en montant, et qui faisait partie de la porte voûtée militaire, par laquelle passait la rampe d’accès, site de l’actuel escalier, par où nous montons pour visiter les lieux.

On est étonné par la verticalité de cet immense tranche de pain d’épices qui est l’éperon de La Villa. D’après les géologues, la découpe entre cette falaise et celle qui lui fait face est le résultat du refroidissement de la planéte, ce qui explique aussi les autres fissures similaires qu’on voit dans la région. Cette crevasse aurait été approfondie par l’érosion fluviale – phénomène difficile à imaginer de nos temps si arides! – taillant le creux en forme de berceau qui est le site du village actuel.

 

 

On voit, à côté de l’église, les restes d’un petit château, avec sa cour d’armes et ses meurtrières, et, au centre, une fosse, qui fut une citerne d’eau couverte, mais dont le toit voûté s’est depuis longtemps effondré. Ce château n’est pas, comme on a longtemps prétendu, une forteresse arabe mais chrétienne, construite au moment de la prise de Montefrio par les espagnols comme symbole de leur seigneurie. L´interdiction royale de construire de nouvelles forteresses après la conquête de Grenade, afin de décourager les disputes entre les nouveaux maîtres, ne l’affecta pas, car celle-ci n’eut lieu que six ans plus tard et il fallait, entretemps, défendre les villes conquises, le plus souvent en adaptant les fortifications qu’on trouvait sur place aux exigences militaires plus modernes des Chrétiens. Le soin que les maçons ont mis à intégrer son mur extérieur avec celui de l’église, et la découverte de squelettes enterrées dans son intérieur indiquent que le château, devenu obsolète après la chute de l’Alhambra, fut réutilisé comme cimetière. Ce premier cimetière post-conquête du village fut transféré plus tard à l’esplanade qu’on connaît encore comme le Cementerio Viejo, qui à son tour et pour des raisons sanitaires fut remplacé au début du siècle par le cimetière actuel, dont on voit les peupliers sur l’horizon à l’Ouest.

 

 

Nous nous trouvons devant une église construite dans un style mixte très particulier qu’on connaît comme "gótico-renacimiento". Il s´agit du réflet, dans un seul edifice, de la transition entre deux styles, le médiéval et le classique. Lorsque la construction commença en 1505, il y avait encore dans la Cour de Castille une forte résistance aux nouvelles idées importées d’Italie, parce qu’on croyait, et à juste titre, qu’elles exprimaient une mentalité moins passionnément religieuse que l’esthétique des grandes cathédrales médiévales. La Reine Isabelle était une franciscaine, devote et austère, et insistait à ce que toutes les églises, notamment son propre mausolée, la Chapelle Royale, fussent construites dans le grand style gothique qu´elle avait rendu célèbre à Toléde, et qu´on voit ici dans les contreforts et surtout dans le plafond qui, avec ses nervures entrecroisées, est un superbe exemple du style ogival. Mais son successeur et petit-fils, Charles Quint, était un "moderne", et toute l´ornamentation de notre église - les fausses colonnes, les chapiteaux et la portes - qui furent rajoutés pendant le régne de celui-ci, sont classiques. L´on sait, par example, que le retable, maintenant disparu, fut commandé à l´architecte du palais de Charles Quint à l´Alhambra, Carlos Machuca, formé lui-même à Rome sous Michel-Ange.

La nef a été dépouillée de tous ses meubles et adornements, car l’église fut abandonnée en 1767, lorsque le toit fut touché par un éclair, devenant par la suite une ruine qui ne fut restaurée comme monument qu’il y a une vingtaine d’années. Les villageois du XVIIIème siècle auraient pu facilement réparer les dégâts, que j’ai vus de mes yeux lorsque, jeune étudiant de littérature espagnole à Madrid, je découvris Montefrio en 1960. Le trou existait encore et un monticule de pierres et décombres gisait sur le sol en-dessous, presque 200 ans après le désastre. Le trou, si je me rappelle correctement, n’avait qu’un mètre et demi de largeur, mais il faut supposer que, le centre de la ville s’étant depuis longtemps déplacé en bas, car on n’avait plus aucun besoin défensif d’habiter sur le promontoire, les gens se seraient lassés de gravir la pente plusieurs fois par jour pour entendre chanter la messe, et profitèrent du prétexte pour abandonner l’église, se lançant dans la construction de la grande église ronde de la Plaza.

 

 

La nôtre est la meilleure

Le nom, tant de l’église ancienne et de l’actuelle qui l’hérita, Iglesia de la Encarnación, a une signification politique particulière à la Reconquête, car dans la guerre psychologique entre les deux religions, le principal point fort du Christianisme, au moins aux yeux des chrétiens, était le "fait" que leur prophète fut né d’une vierge, tandis que Mohammet eut une mère naturelle. Cette "supériorité" sur l’Islam contribua au lancement du culte médiéval de la Vierge Marie, qui atteignit son climax en Espagne avec les belles chansons de propagande politique-religieuses écrites ou commandées par le roi Alphonse X, les Cantigas de Santa María (Alphonse les fit écrire en portugais, qui, d’après lui, est une langue plus poétique que l’espagnol). Dans une de ses vigoureuses narratives polyphoniques, une femme maure assiste désespérément à la mort de son fils malade, mais voyant une chrétienne qui prie devant la Vierge, elle l’imite, et son fils est sauvé... Le phénomène de l’incarnation de l’esprit divin en Christ, si étroitement lié à la virginité de sa mère, donna son nom à grand nombre des églises construites dans la région après la conquête, car les Castillans avaient à résoudre un grand problème, celui de l’énorme nombre de leurs sujets qui pratiquait l’Islam– ouvertement au début, et, à la suite de la conversion forcée en 1501, clandestinement – et il fallait leur montrer que la nouvelle foi triomphante était la meilleure. Le relief qu’on voit sur la porte, très érodée, montre donc l’ange qui livre sa nouvelle à une Marie agenouillée en prière.

Il faut dire un mot sur la légende qui s’est attachée au désastre. L’éclair frappa l’église un dernier dimanche du mois de Mai, lorsqu’elle était bondée de dévots, et le fait que personne ne fut touché par les décombres fut considéré comme si miraculeux que l’on décida de le célébrer tous les ans avec une procession solennelle, qui compte jusqu’aux temps actuels avec la participation de Monsieur le Curé et de Son Excellence le Maire. Détail pittoresque supplémentaire: on prétend qu’un chien qui se trouvait dans l’église pendant la messe fut, lui, frappé à mort par la chute des pierres. Ce fait curieux donna lieu à une tradition singulière selon laquelle on peut entrer avec un chien dans les trois églises de Montefrio, expression de gratitude qui va sans doute mélangée de l’espoir assez cynique que, si un nouvel éclair frappe, le chien le prendra! Je l’ai mis à l’épreuve avec mon petit toutou blanc, Bolero, fet effectivement, personne n’a rien dit.

Tous les meubles de la nef ont disparus après l’accident, sauf le pupitre, qui, par la forme de l’encoche laissé dans le mur Ouest, est clairement le même que celui qui se trouve actuellement dans l’église de la Plaza. Et par le style rococo de ce beau pupitre en marbre rose, il dut être tout neuf au moment de l’accident, qui eut lieu justement vers la fin de l’époque baroque. On peut donc supposer que, ayant coûté très cher aux habitants, ils n’eurent pas envie de l’abandonner, et le réinstallèrent dans le nouveau temple. Un fait curieux: stylistiquement le pupitre était, d’une part, trop moderne et sophistiqué par rapport à l’église Renaissance sur le haut de la ville, et, de l’autre, trop démodé pour son successeur neo-classique en bas.

Maintenant, il faut gravir les 111 marches de la tour, mais on sera largement récompensé par le panorama qui nous attend. Avant d’en parler, il faudrait préciser que les cloches elle-mêmes ont disparus avec les meubles, et que la tour a été reconstruite deux fois pendant ce siècle, la première en 1958 lorsqu’elle fut secouée par un tremblement de terre - ce qui explique l’origine des chiffres peints en noir sur ses pierres, numérotées afin de faciliter la remise en place - et la deuxième en 1984, lorsqu’un autre éclair frappa l’église, laissant le côté Ouest du clocher tout démonté (je passais cet hiver-là au village et vis, le lendemain de la tempête, les pierres tombées partout sur le sol de la tour). A la suite de cet accident, on installa le paratonnerre qu’on voit attaché sur le mur extérieur de l’escalier.

Et maintenant, notre tour d’horizon. Regardons d’abord vers le Nord, dans la direction d’Alcalá la Real – donc, du côté gauche, pour celui qui sort de l’escalier. Les collines toutes plantées d’oliviers qui s’étendent devant nous furent le no-man’s-land entre les deux royaumes, qu’on traversa à son peril. Si la tour était un peu plus haute on verrait les puissantes murailles de ce château construit par les Maures au XIème siècle, modernisé par les Chrétiens au XIVème et dynamité par... les français, lors de leur retraite de la péninsule en 1812.

 

Le prince rebelle qui devint Roi de Grenade à Montefrio

Comme poste frontalier, Montefrio (ou Montefrid, comme l´appelaient les Maures), étant à peine à une démi-journée de la Castille chrétienne, était un base idéal pour les toujours nombreux conspirateurs de palais qui voulaient prendre le pouvoir, car il était toujours facile d´obtenir l´aide de l´ennemi quand il s´agissait de faire tomber le Sultan du moment. L´histoire du Prince Ibn Ismael est un bon exemple des constants complôts et alliances croisées qui étaient la monnaie courante de la Reconquête, permettant aux Chrétiens de "diviser et conquérir" sans cesse.

En 1445, à la suite du coup de palais de Mohammed le Boiteux, le clan toujours ambitieux des Abencerrajes, qui voulaient le pouvoir pour eux, monta un contre-coup, offrant leur appui à un prétendant au trône, le Prince Ibn Ismael, qui était exilé à... Castille, à la cour du roi Juan II! Le prince maure, avec l´appui du roi et accompagné par des chevaliers chrétiens, traversa le no-man´s-land depuis Alcalá la Real afin de rencontrer le chef des Abencerrajes dans la forteresse de Montefrio, dont le commandant s´était allié aux rebelles. Ici, il fut proclamé Roi de Grenade.

Lorsque le Sultan vit Ibn Ismael s'approcher de Grenade entouré de tant de soldats chrétiens, et se trouvant abandonné par son peuple, qui s´etait lassé de ses façons tyranniques, il fuya l'Alhambra en laissant le trône au prétendant. Pourtant, le nouveau Sultan fut vite detrôné à son tour, en partie parce que les grenadins se méfiaient de son "rapport spécial" avec les chrétiens.

Enfin, la seule chose qui distinque le petit prince à nos yeux (notre lycée fut récemment, et, d''après moi, un peu bêtement, rebaptisée avec son nom) est le fait d'avoir utilisé Montefrio comme point de lancment pour sa prise de pouvoir ephemère. Mais si je négligeais de le mentionner ici, bien de mes amis villageois me le reprocheraient vivement!

Au premier plan, on voit le nouveau Montefrio, qui a commencé à s’étendre sur l’autre rive de la gorge il y a plus de 30 ans, en 1967 précisément, lorsqu’on créa l’école, connue ici par son nom officiel assez pompeux, le Complejo Escolar, dont l’abréviation colloquiale est el Complejo, ou soit, le Complexe. Comme auto-didacte à part presque entier et vétéran réfugié de l’éducation formelle, je plaisante parfois, par rapport à ce complexe scolaire, qu’il m’a causé autant d’angoisse que celui d’Oedipe!

Montefrio sort du Moyen Âge

Lorsque je découvris Montefrio en 1960 j’entendis les échos d’une campagne d’alphabétisation qui, l’année antérieure, fut menée par des étudiants du Nord de l’Espagne, sous l’égide du régime franquiste, qui, soucieux de son image sociale, lançait des programmes "vitrine" destinés à faire croire qu’on modernisait les zones les plus déprimées du pays, notamment l’Andalousie et l’Extremadure (dont le légendaire Plan Badajoz, qui obligea les clients des cinémas à voir, dans la propagande politique qui précédait chaque film, le même ouvrier poussant la même brouette à travers le même site de construction). Les professeurs recrutés, pour la plupart des jeunes femmes de bonnes familles bourgeoises, furent pendant un été obligés de vivre dans des conditions très rudimentaires (le petit déjeuner des paysans, par exemple, fut composé d’une poignée de raisins et un verre d’anisette), revenant horrifiées de l’extrême ignorance qui régnait à Montefrio.

Le gouvernement de Madrid fut si gêné par cette mauvaise publicité que le Maire profita habilement de la situation pour demander la construction d’une école – jusqu’alors il n’y avait comme enseignants que des maîtres crève-la-faim qui circulaient chez les habitants en échange de quoi manger, et les nonnes du couvent qui s’occupaient des plus petits – et on lui accorda les fonds sans poser des questions. L’arrivée d’une quarantaine de jeunes professeurs importés des grandes villes causa une véritable révolution culturelle dans le village, étant accompagné, pratiquement au même temps, par l’installation, aux effets plus néfastes, de l’antenne de télévision sur le sommet de la Sierra de Parapanda.

A la droite de l’école on voit des longues rangées de maisonettes semi-détachées qui sont, en fait, des HLM, et le Centro de Salud, la clinique de la Sécurité Sociale. Derrière l’école, on voit un silo de blé, qui n’est plus utilisé car il est moins cher d’importer le blé des États-Unis maintenant; on préfére, à sa place, planter du fourrage, comme l’avoine. Ensuite, le Pavillon des Sports et, entre les arbres, le champ de foire où se tient le marché de fruits et légumes tous les lundi matins, avec, tout au fond, la piscine municipale, très bien installée mais seulement ouverte pendant les vacances scolaires d’été. Pour que les andalous aient envie de se mettre dans l’eau, il faut qu’il fasse très, très chaud.

Entre les hangars qu’on voit dans le fond se trouve le moulin d’huile d’olive, la Cooperativa de San Francisco, où on peut acheter notre huile vierge, et une usine qui prépare des olives pour la table, Aceitunas Manzano. On y trouve aussi notre usine de fromages, Quesos de Montefrío. Avant, le lait de nos nombreux troupeaux de chevres était vendu aux usines de La Mancha, mais maintenant nous avons notre produit propre, d´excellente qualité. Il est vendu en trois états de maturité, añejo, sec et fort, semi-curado, tendre et crémeux, et fresco, blanc et sans la couche protectrice de cire. Je préfére le fresco car il conserve mieux le goût de chévre, qui me rapelle mes années, si merveilleuses surtout du point de vue gastronomique, dans l´arrière-pays varois. Il faut demander le "queso de tres días", fromage de trois jours de maturation.

Par-dessus la route d’Alcalá, où se trouve le poste d’essence, s’élève notre quartier chic, composé de villas toutes neuves, que les envieux de l’autre côté de la ravine appellent Villa Rica, "Ville Riche", et où the happy few découvrent le charme discret de vivre à l’américaine. Encore à la droite, mais sur l’hauteur de l’horizon, on voit le grand mur blanc où pointent les peupliers de notre cimetière.

 

L´église ronde - Iglesia de la Encarnación

Changeons de côté du clocher et regardons la grande église ronde au centre du village. Elle fut construite par le gouvernement central de Castille, qui, sous le roi éclairé Carlos III, prétendit édifier les habitants de cette région arrièrée en y créant une série d’églises et bâtiments publics qui devaient exprimer la nouvelle mentalité rationnelle de l’Age des Philosophes. Le dessin est d’un célèbre architecte de Madrid de la fin du XVIIIème siècle, Rodriguez Ventura, qui le calqua sur un modèle antique, le Panthéon de Rome. Elle est la seule église de pierre de l’Espagne, et peut-être du monde entier, qui est parfaitement ronde et dont le toit, lisse, ne s’appuie pas sur des arches.

La coupole mesure 29 mètres de diamètre, et le mur sur lequel elle repose a 5 mètres d’épaisseur. On dit que pour la construire on a dû remplir ce mur circulaire de pierres et de sable et à la suite poser les pierres du toit dessus, avant d’en retirer le gravier – une oeuvre aux proportions vraiment pharaoniques! Des machines pour construire les coupoles furent inventées au XVème siècle par Brunelleschi pour couvrir le Duomo de Florence, mais il faut supposer que le prix très bas de la main d’oeuvre locale, et la difficulté technique de fabriquer les grues et supports, exigeant non seulement des maîtres charpentiers mais aussi des fûts puissants, dans une région sans forêts, rendit la méthode primitive plus intéressante. Je trouve amusant, aussi, d'imaginer que, comme le suggère une historienne qui logea dans une de mes maisons, on aurait pu utiliser la méthode machiavellienne des mêmes italiens de la Renaissance, qui, pendant la construction de toits similaires, jettaient des monnaies d'or dans le gravier pour animer les gens du coin, à la suite, à le vider à titre volontaire. Même si ce n'était pas le cas pour notre église, la méthode aurait certainement fait succés auprès les paysans de Montefrio.

À l’intérieur, vaste nuit perpétuelle voûtée et pratiquement sans fenêtres, on peut voir, à la droite de l’autel, la Madonne de Montefrio, La Virgen de los Remedios. Cette jolie statue, taille mi-nature, fut probablement fabriquée en Italie au XVIIIème siècle, mais une charmante légende l’entoure qui prétend qu’elle fut découverte une nuit dans un coffre pendant un terrible orage. L’archevêque de Grenade la trouva si belle qu’il voulut la transporter à sa Cathédrale, mais le chariot qui la transportait fut à peine sorti de l’église de Montefrio qu´une barrière ou tranco (seuil) invisible empêcha les mulets d’avancer, restant ainsi immobiles au milieu de la Calle Alta. La vierge retourna à sa chapelle et l'endroit reçu le nom, encore connu par nos vieillards, de "El Tranco"....

En fait, cette statue est la seule pièce ancienne de l’église, car le reste fut détruit par les soldats républicains en 1936, lorsqu’éclata la Guerre Civile. La belle histoire de sa salvation démontre à quel point cette vierge, qui a porté tant de "remèdes" aux souffrances des villageois, est vénérée ici. Un détachement arriva de Malaga afin de défendre le village contre les franquistes qui, s’étant révoltés aux Iles Canaries, avaient attaqué la péninsule par le Sud, et les soldats, comme ils firent partout, saccagèrent l’église, cassant tous les objets sacrés qu’ils trouvaient dedans et convertissant le temple en garage pour leurs camions. Mais parmi eux il y avait un natif du village qui s’arrangea pour arriver sur place avant ses camarades, cachant la Vierge dans le couvent en face, où elle resta jusqu’à la prise du pouvoir par les troupes nationalistes quelques mois plus tard.

À la droite de l’église, le grand palais aux deux tours percées de fenêtres rondes est notre Mairie, ou Ayuntamiento, construit à la fin du XVIIIème siècle par la famille Valdecasas, qui le vendit au Conseil Municipal en 1945. L’édifice plus petit qui se trouve à côté sur la pente, dont le toit est arrondi derrière, fut construit au XVIème siècle comme temple, la Ermita de San Sebastián, et servit de iglesia mayor entre le moment du célèbre éclair et l’achèvement de la construction de l’église ronde. Elle fut desapropriée, comme tant d’autres bâtiments réligieux, avec la Réforme de 1834, et a joué plusieurs rôles depuis lors, notamment celui de Centre Sanitaire. On nous avait promis que, à la suite du déplacement de celui-ci à ses installations actuelles prés de l´école, ce beau bâtiment deviendrait le musée archéologique dont on a lontemps rêvé, mais pour le moment au moins on aurait décidé d´en faire le siège d’un organisme public, assez mystérieux et financés par des fonds européens, qui sérait destiné à conseiller nos fermier sur la cultivation de l´olive, tâche pour laquelle ils n'ont jamais montré besoin d'aide sauf celui de Dieu qui fait tomber la pluie du ciel et, bien sûr, celui des fonds européens... Un peu plus bas que la Mairie, le premier batiment qu´on voit en montant depuis la Plaza est un joli petit edifice aux fenêtres voutées qui abrite notre bureau de tourisme. Il était depuis toujours le bureau de Poste, et sa façade était recouverte d´une couche de chaux si épaisse que personne imaginait que derrière se cachait l´ancienne maison des guildes du village, construite au XVIème siècle. Notre Casa de Oficios reçut les soins d´un groupe de jeunes restaurateurs, qui ont décapé la cuirasse de chaux, revelant ainsi ce monument qui est noble et élegant, malgré sa petite taille.

En descendant de l’église, on peut faire un détour agréable en prenant le sentier qui sort de la Plazuela del Arrabal et qui longe le pied de la falaise, afin de découvrir le quartier le plus ancien du village, celui qui était extérieur à la citadelle et qui est le "arrabal", nom qui dérive du mot arabe pour "faubourg". Ces maisons, qu’on appelle des semi-cavernes car elles sont adossées au rocher, et dont quelques-unes, en ruines, portent encore les vestiges de leurs toits de chaumes, ont été pratiquement toutes abandonnées par les habitants pour des pisos tout neufs au bas du village.

 

 

 

Arrabal, quartier du château - comment monter du centre ville

 

 

 

 

 

 

L’autre côté du village – Convento, Pósito et Coro

L’église baroque de San Antonio de Padua, construite au milieu du XVIIIème siècle, appartenait au couvent des moines franciscains qui se trouve à côté, ce qui explique pourquoi les villageois se réfèrent à ce temple comme El Convento. Avec la Réforme, le couvent fut converti d’abord en logement collectif et plus tard en boulangerie. Le moulin à farine qui s’y trouvait, jusqu’à très dernièrement, lui donna son nom populaire, La Máquina. Cette migration de noms est assez typique: l’église prit le nom du couvent, et le couvent pris celui du moulin! L’ancien couvent est en train d’être restauré, afin d’abriter un centre de formation professionnelle.

Le Pósito - ou bien, le dépot - tout près du couvent mais en contre-bas, est un grenier collectif, construit en 1795 et faisant sans doute partie du même programme de modernisation de Charles III dont l´oeuvre principale fut l´eglise ronde, où les paysans pouvaient protéger leurs récoltes de la vermine et de l’humidité afin de faire face aux fréquentes famines de l’époque. Il avait aussi la fonction de banque de crédit rurale, où on avançait des prêts aux dépositaires de grain. Il n’en reste que huit greniers semblables en Andalousie, et le nôtre rappelle un temple grec avec son grand fronton, mais sans aucune décoration. Après avoir subi toutes sortes de malheurs, ce beau monument fut sauvé de la ruine et restauré pour en faire une salle d’expositions et fonctions publiques.

 

 

La seule rue qui monte à partir de la Plaza del Convento nous fait pénétrer dans le quartier populaire connu comme El Coro, donc "le choeur", s’agissant de la partie la plus élevée du village. Cette Calle de la Cruz del Calvario – nom qui se réfère au crucifix qui se trouve sur le sommet – est bordée des stations de la croix qui jalonnent l’ancienne Via Crucis, puisque les processions de Pâques ne se font plus qu’à partir de l’église principale, dans le bas du village. Quelques-unes de ces croix – il en survit trois ou quatre encore – sont de véritables stalagmites de chaux, intégrées organiquement aux maisonettes amoureusement blanchies par des générations de petites vieilles femmes vêtues de noir – les mêmes qu’on voit, par les soirs d’été, assises sur des minuscules chaises, en brodant des mantilles.

Le numéro 56 de la rue, en contre-bas de la voie principale, et dont la façade se distingue par la belle grille de fer forgé, fut la première maison que je restaurai, dans un passé qui semble déjà bien lointain! La grille ornait autrefois la plus belle maison du village, la Casa de la Esquina de Jesus, où, il y a une quarantaine d’années, j’ai passé mes vacances au temps de mes études universitaires, si éphémères fussent-elles. Lorsque cet espèce de château arabe fut démoli, beaucoup plus tard, je me suis empressé de sauver la grille – de loin la plus belle reja du village, et aussi la plus ancienne - qu’on avait jetée dédaigneusement dans une ravine, la faisant redresser chez le ferronier, et la réinstallant dans ce quartier bien plus humble que celui de ses origines.

C’est ici qu’habitent presque tous les gitans de Montefrio qui, très nombreux, représentent 20% de la population du village. Dites que vous êtes un amigo de Lorenzo et vous serez bien reçu chez eux car, au long des années, je suis devenu leur bon ami, ayant été même appelé à les défendre publiquement, dans une communauté très conservatrice où, injustement, le mot gitano est encore synonyme de malo.

En gravissant la pente entre les maisons modestes mais bien blanchies, vous entendrez des explosions amplifiées de flamenco-rock, et avec un peu de chance vous rencontrerez même une bande de jeunes femmes aux yeux de chat perse, qui s’amusent à mitrailler le ciel avec un palmoteo électrique, en faisant voler leurs mains aux ongles rouge-sang, parés d’or et de bijoux...

Après avoir admiré la superbe vue, depuis le sommet devant les ruines de la Chapelle du Calvaire, redescendons et prenons la rue la plus haute du village, la suivant cette fois vers le Sud, à l’horizontale. Elle se transforme vite en sentier qui, en fin de journée, est parsemé des chaises des voisines qui causent en regardant jouer leurs mômes nus-pieds, en se chauffant aux derniers rayons du soleil couchant. Continuons par ce sentier, qui descend vers le bois de pins, au pied duquel on trouve le Mirador et la fontaine voûtée de Maria Brava. La caverne qu’on voit en haut, dont la porte et fenêtre sont serties dans la face du rocher, est connue comme La Cueva de las Gazapas pour les deux soeurs prostituées qui y vécurent au temps de la Guerre Civile. Je l’ai acquise du berger qui y gardait ses chévres il y a cinq ans, dans l’espoir d’un jour pouvoir la transformer dans un gîte troglodyte pour touristes à l’esprit aventurier...

On suit le sentier qui entoure le pied de la falaise, arrivant au lavoir le plus grand et ancien du village, qui, par la taille et le bien-coupé de ses pierres, pourrait être lui aussi une des améliorations du génie civile du roi Bourbon Carlos III. Revenant au Mirador, prenons le sentier qui descend obliquement à travers les pins pour rejoindre la Calle del Agua, par où court l’ancienne canalisation souterraine qui fait venir l’eau de la source jusqu’à la fontaine de la Plaza, connue, elle, comme la Fuente de los Tres Caños – la Fontaine aux Trois Jets.

 

 

Montefrio avant l’invasion arabe – Las Peñas de los Gitanos et la Gorge des Moulins

Le village actuel n’est que la migration, décidée par les Maures sans doute pour des raisons stratégiques, du village de la communauté ibère et romaine qui s’établit, mille ans avant, sur les hauteurs des falaises à cinq kilomètres vers l’Est, qu´on appelle Las Peñas de los Gitanos, et qui constitue l’un des gîsements archéologiques les plus importants de l’Andalousie.

Depuis le Moyen Âge, les gitans, qui erraient en bandes nomades par le pays, vivant principalement du vol, furent obligés de camper à quelques lieues de chaque ville, car les gens les craignaient. Comme le nom l’indique, cet endroit devint célèbre à Montefrio par cause de son village gitan, qui disparut à la fin du XVIIIème siècle lorsque le roi Carlos III, encore, voulut les intégrer à la société dominante, leur permettant de construire leurs chaumières à la périphérie des villes.

Le site, qui s’étend sur plusieurs kilomètres, est resté dans son état primitif car le terrain est beaucoup trop irrégulier pour la culture. Quand on survole Montefrio en avion, il apparait comme une immense déchirure composée de falaises blanches et ravines verdoyantes, au milieu d’un paysage ondulant planté d’oliviers et de champs de céreales.

Le premier savant qui découvrit ces trésors préhistoriques fut un professeur de l’Université de Grenade, Manuel de Góngora, qui, guidé par des paysans, monta depuis la plaine de Grenade par la Gorge des Moulins, à dos de mulet, en 1868, écrivant à la suite un livre joliment illustré d’eaux fortes, "Antiguëdades de Andalucía", où il décrivit non seulement les mégalithes qu’on y trouve encore, sinon aussi ceux qui parsemaient le paysage autour, dont les pierres étaient trop grandes pour permettre aux fermiers de l’époque de les enlever.

Mais vous, les explorateurs d’aujourd’hui, arrivez plutôt depuis les coquines casas de Lorenzo à Montefrio, voyageant en voiture de location, et j’ai dessiné plusieurs itinéraires dans ce site extraordinaire, qui vous permettront de passer quelques heures intéressantes - et non trop pénibles physiquement - à découvrir ses secrets.

 

 

Il faut prendre la route neuve de Puerto Lope – Granada, mais qui est encore marquée seulement avec le nom d’un autre village, Illora, à la sortie Est de Montefrio. La route monte par une longue pente et plonge à la suite au fond d’une vallée, traversant un pont. Juste avant d’arriver au fond de la vallée et le pont, on voit un chemin blanc (de terre battue) qui part en biais sur la droite: c’est le chemin à prendre pour la Gorge des Moulins. Juste après le pont, un autre chemin blanc part sur la gauche, montant vers le Cerro del Castillón. En continuant encore 2 kilomètres sur la route principale, on voit sur la droite un panneau blanc avec des lettres noires, mais très abîmées et effacées et souvent à moitié caché entre l’herbe, qui dit Estación Arqueológica / Poblado médiéval – il s’agit des dolmens et la nécropole préhistorique.

 

 

Les dolmens, tombes mégalithes du peuple ibère

On s’arrête à l’entrée du chemin blanc à gauche, laissant la voiture devant la barricade. La propriétaire des lieux, Paqui, qui a passé des années à nettoyer le terrain, ne veut pas que les voitures y circulent, il faut donc marcher 1 km pour arriver aux megalithes.  Il suffit de l'appeler au 628305337 (elle parle espagnol et anglais, mais pas le français) et elle vous donnera RV afin de vous guider par le site.  La visite n'est pas payante mais si vous voulez exprimer votre gratitude elle en sera gré.  Si vous y allez sans la joindre avant, et la trouvez sur le chemin, il suffit de lui demander de vous montrer les tombes, elle le fera avec plaisir.

Au début j’étais ahuri par ces restrictions, mais maintenant je vois aussi le bon côté de la chose. Le fait de devoir faire la visite à pied décourage ceux qui n’ont pas un intérêt culturel dans le site, et on remarque que depuis la mise en place de la barrière on n’y trouve plus les courses de moto, les match de football et les picnics bruyants d’autrefois, nous laissant rêvasser tranquillement entre les ruines... En fait, le seul défaut que je vois dans le nouvel état des choses est le manque d’espace pour se garer devant la barricade, ce qui pousse quelques visiteurs à laisser leurs voitures à coté de, et même chevauchant sur, la route, où il n’y a guère de place.

On passe à côté d’une ancienne carrière, fermée par l’État il y a une vingtaine d’années parce qu’elle défigurait la beauté du site. Plus loin, après être passé à travers un joli pré, on voit sur la droite un dolmen qui est très bien taillé, avec sa porte d’entrée découpée dans une seule pièce de granit, mais dont la dalle du toit a été soulevée par un chêne qui pousse au milieu. Un peu plus loin, nous arrivons au grand pré, qu´on appelle El Rodeo.

Devant nous, au pied de la falaise, s’étend un immense tapis vert parsemé de coupures rectangulaires dans la terre, où on voit pointer des grosses dalles perpendiculaires: il s’agit de dolmens dont les toits ont été depuis longtemps enlévés, et qui furent excavés par les archéologues dans les années 70. En fait, peu de dolmens sont intacts, ayant été pillés d’abord par les Romains et ensuite par tous les autres peuples qui sont passés par cet endroit. Mais les pires dégats furent causés au siècle actuel, à la suite de découvertes faites pendant la démolition de vieilles maisons dans le quartier médiéval de Grenade. Il s’agissait du trésor laissé par les Maures expulsés au XVIème siècle, puisque ceux-ci croyaient fermement que leur exil ne durerait longtemps et qu’il valait mieux cacher leur or et bijoux sur place plutôt que de les confier à la douane espagnole ou même à leurs confrères au Maghreb. Ces trouvailles spectaculaires, publiées, bien sûr, dans la presse, déclenchèrent une véritable chasse au trésor dans les sites comme Las Peñas de los Gitanos. Les paysans andalous croyaient, et beaucoup croient encore, que toute antiquité vient des Maures, et s’en prirent donc aux ruines préhistoriques, qui n’ont jamais eu une valeur marchande quelconque. Comme les pierres étaient trop lourdes pour les détacher à la main, on utilisa fréquemment la dynamite pour faire sauter le tout, essayant par la suite de trouver, parmi les fragments de céramique et les squelettes, l’or et les bijoux qui, bien sûr, n’étaient pas là.

Pendant mon deuxième été à Montefrio, en 1961, ma compagne munichoise et moi passâmes trois nuits à dormir dans un dolmen, faisant notre lit avec des branches et des peaux d’agneau que nous donna mon cher ami, feu le chanteur de flamenco Manuel Avila, qui était boucher de métier et donc bien provisionné en zaleas. Les villageois étaient tout étonnés de nous voir partir, avec un âne qui transportait nos effets, dormir "avec les morts", et les fermiers d’autour parlaient entre eux de ce grand blond qui avait des cheveux longs comme une femme, et de la petite blonde qui les avait court comme un garçon. Quelques jours après notre retour au village, un de ces paysans vint nous voir avec une étrange proposition. Il nous racontait que sa femme avait vu dans un rêve qu’il y avait en trésor - le mythique tesoro del moro, donc - dans une ravine cachée de l’endroit, et que, en nous voyant dormir là-bas, il s’était rappelé d’avoir lu quelque part qu’il existait, en Allemagne un appareil capable de détecter l’or. Si nous pouvions le faire venir en Espagne et l’aidions à trouver le trésor, il serait d’accord pour le partager moitié moitié avec nous, nous assura-t-il.

Faisant face au grand pré, donc, nous quittons le rude rond-point qui a été aménagé pour le stationnement des voitures, lorsque les voitures pouvaient encore y accéder, nous dirigeant vers la droite et montant sur le petit plateau qui est adossé au grand mur de la falaise. Sur ce plateau se trouvent deux dolmens, l’un tout renversé à la dynamite par les chercheurs de trésor, et l’autre presque intact et miraculeusement parfait dans ses formes, avec le long couloir d’entrée et la petite chambre mortuaire où des centaines de cadavres accroupis y furent, au long des siècles, entassés l’un sur l’autre.

Redescendant sur le grand pré, nous marchons jusqu’à son autre côté, trouvant, moitié caché par des chênes, un autre dolmen, plus petit mais aussi en très bon état. Ce fut dans celui-ci que je dormais avec mon amie "garçon manqué" de Munich. Nous restions une bonne partie des nuits sur le toit de la tombe afin d’observer les étoiles filantes du mois d’Août, et je remarquai que l’une d’entre elles avançait plus lentement et en ligne beaucoup plus droite que les autres. Je compris alors qu’il s’agissait d’un des sputniks dont on parlait constamment dans la presse, lancés par les russes et ensuite par les américains dans leur lutte pour devenir maîtres de l’espace. Maintenant, bien sûr, j’en vois traverser le ciel de ma terrasse tous les soirs après la tombée de la nuit. Mais je fus bien ému, à l’age de 19 ans, d’avoir cet aperçu étonnant du futur, en étant allongé sur une tombe préhistorique tapissée de peaux d’animaux!

 

 

 

Cortijo del Castellón

Pour les deux itinéraires suivants, il faut quitter la route d’Illora après le pont, prenant le chemin blanc qui monte sur la gauche, au pied de la grande colline boisée "à dos de chameau", et garer la voiture prés de la grande ferme qu’on connaît comme le Cortijo del Castellón. Cette ferme est un typique cortijo andalou, arrangé autour d’un patio où on garde les animaux, sa maison principale devant et, autour, les foyers des travailleurs et les étables. Nous savons qu’elle est très ancienne car son nom est mentionné dans un testament qui existe dans les archives de la Mairie, fait au début du XVIIIème siècle.

 

Cerro del Castellón, enclave chrétienne sous le règne des Maures

Cette fois-ci, nous partons du Cortijo del Castellón vers le Sud, afin de découvrir ce qui est peut-être le plus fascinant, et le moins connu des sites de Montefrio. La colline que nous allons explorer se présente à nos yeux comme un véritable ilôt qui se tient à part de la masse de falaises, séparé d’elle par une profonde ravine. Elle fut pendant au moins six siècles, dont trois sous la domination islamique, le site d’une citadelle chrétienne, dont les habitants furent les descendants des espagnols de l’antiquité, ou soit, le mélange d’ibères et romains connu comme ibero-romanos. Le Cerro del Castellón fut donc une enclave chrétienne pendant la période islamique, exactement comme les enclaves islamiques en Serbie chrétienne sauf à l´envers, constamment harcelée et finalement engouffrée par le peuple dominant.

Pourtant, les historiens croient que la colline aurait servi de refuge même avant l’arrivée des Maures en 711. On peut supposer que, au moment de la prise de l’Espagne par les Visigoths, presque deux siècles avant, les bergers et fermiers de la vallée de Parapanda ne changèrent pas trop leurs habitudes, continuant à vivre entre la protection des falaises et la plaine si fertile en bas. Il est même possible qu’aucun Visigoth ne visita jamais Montefrio, car les nouveaux maîtres, peu nombreux, se concentrèrent surtout dans les villes comme Tolède et Grenade.

Mais, au milieu du VIème siècle, l’extrême Sud de l’Espagne fut envahie par les Byzantins, qui, désirant restaurer l’Empire de leurs aïeux les Romains, s’étaient établis dans la Mediterrannée occidentale, prenant la partie Sud de l’Italie, Carthage (où ils détruisirent les Vandales dont j’ai parlé avant) et la côte Sud de l’Espagne, avec l’objectif de prendre contrôle sur le détroit de Gibraltar, et ainsi faire revivre l’ancien Mare Nostrum.

Cette tentative trop ambitieuse fut abandonnée au siècle suivant, mais avant de quitter l’Espagne les Byzantins durent se défendre contre les Visigoths, transformant notre région en zone de guerre, car l’envahisseur occupait la plaine de Grenade jusqu’au pied de la Sierra de Parapanda. C’est à ce moment-là, donc, que les agriculteurs de la vallée prirent refuge sur les hauteurs du Castillón, sans doute le préférant à l’ancien lieu-fort de Los Castillejos parce que, avec sa forme d’éperon isolé, il était plus facile, en l’absence des maîtres romains, à défendre. Et lorsque les Maures arrivèrent sur place, 60 ans après le départ des Byzantins, ils n’auraient trouvé aucune bonne raison pour décider d’en descendre.

Contrairement à ce qu’on a souvent prétendu, la vie des Chrétiens, ainsi que celle des Juifs, n’était pas toujours facile dans la société musulmane. Au début, lorsque la position des Maures – qui constituaient une minorité dans un pays hostile - était encore assez faible, ils se montrèrent moins farouches, par pragmatisme. Mais sous le Califat de Cordoue, au Xème siècle, les Maures finalement réussirent à fédérer leurs différents clans - qui avaient guerroyé constamment entre eux depuis l’invasion de 711 - dans un seul État, uni et dès lors indépendant de Bagdad. L’immense pouvoir qui en résulta leur permettait de s’en prendre aux Chrétiens du royaume, qui étaient à ce moment en rebellion ouverte contre le Calife. Il y eut même des Maures qui se convertirent volontairement au Christianisme, s’alliant avec les vieux Chrétiens, connus par les Maures comme les mozarabes, donc des "arabisés", car beaucoup d’entre eux avaient adopté la langue et les coutumes des Musulmans, sans pour autant abandonner leur foi originale. Il faut aussi tenir en compte le fait que la plurailté réligieuse ne pouvait que béneficier les dirigeants, les chrétiens autant que les musulmans, car le luxe d´adorer un dieu qui n´était pas celui des maîtres se payait très cher, moyennant des impôts spéciaux.

En tout cas, le Calife Abd-al-Rahman III réussit à écraser les révoltés néo-chrétiens qui, - depuis leur citadelle de Bobastro, dans l’arrière-pays de Malaga - infestaient al-Andalus, et on peut imaginer qu’il fit disperser les habitants d’enclaves comme le Castillón aussi, les obligeant, en ce qui concerne notre communauté, à quitter leur nid d’aigle et à aller vivre sur la plaine, là où on pouvait les surveiller, et taxer, plus facilement. Une chose est certaine, les restes excavés démontrent que la colline fut abandonnée comme habitat justement à cette époque-là. En même temps, les soldats du Calife décidèrent d´établir un poste militaire dans la région afin d’y exercer un meilleur contrôle, mais le site choisi se situa à l’Ouest des falaises, sur le grand promontoire isolé qu´on appelle depuis Montefrio.

L’histoire parfois glorieuse des Musulmans espagnols est fascinante, mais il est bon de réfléchir aussi au revers de la médaille, au sort de ces minuscules communautés chrétiennes qui s’accrochaient à leurs saints malgré toute la pression qu’on exerça sur eux pour les abandonner, et dont l’histoire de la citadelle du Castellón est une illustration eloquente.

La visite à pied du Cerro del Castillón dure environ 90 minutes. En été, il vaut mieux la faire en fin de journée, car il faut monter une longue pente en plein soleil.

 

La nécropole

Pendant l’hiver de 1980-81, un groupe d’archéologues de l’Université de Grenade a pratiqué deux excavations sur la colline: celle de la citadelle, qu’on verra plus loin, et celle de la nécropole, au pied de la colline, sur la droite quand on monte depuis la grande route en voiture. On a mis à la lumière une cinquantaine de tombes composés de pierres plates trouvées en état naturel. L’enterrement était individuel car les habitants étaient Chrétiens, mais avec des accessoires qui témoignaient de leurs origines païennes: les hommes étaient toujours accompagnés d’une petite cruche en terre cuite, et les femmes étaient parées de grandes boucles d’oreilles en bronze. Les objets qu’on a trouvé dans quelques-uns des cercueils sont exposés dans le Musée Archéologique de Grenade.

 

 

Le chemin médiéval

En partant de la grande maison de ferme, nous montons sur le petit pré qui précède les rochers, en faisant le tour par le côté droite et prenant le sentier qu’utilise le berger propriétaire du site avec ses chèvres. Ce sentier, à peine visible, pénètre entre les chênes et se révele vite être une voie romaine, construite sans doute après la chute de l’Empire, et qu’on appelle le "camino medieval". Le principe de sa construction est le même que celle de la voie de la Vallée de Parapanda: un berceau formé, dans ce cas par un créneau taillé dans le rocher, et rempli de cailloux suivis d’une couche supérieure de dalles plus lisses. Il ne reste maintenant que la moule ou berceau, mais on voit éparpillé partout le débris du remplissage.

 

 

La porte militaire

On passe par une grande pierre verticale enfoncée dans le sol que j’appelle la "porte militaire". Elle est située au point le plus étroit du chemin – donc l’endroit où il aurait été le plus facile de contrôler le passage. La position de cette pierre, de plus d’un mètre de hauteur, au milieu d’une petite clairière et entre, du côté droit, le précipice, et, du côté gauche, une falaise, ainsi que les pierres de fondation parfaitement alignées qui sont visibles entre elle et le précipice, me font croire qu’il s’agit des vestiges de la porte militaire qui coupait l’accès à la citadelle.

La corniche

La partie la plus célèbre, et la plus photographiée, du chemin est cette corniche qu’on a dû tailler dans la face du rocher, élevant un mur de rétention du côté extérieur, pour créer 20 mètres de chemin où on pourrait faire passer, avec beaucoup de peine, une petite charrette tirée par des boeufs, chargée sans doute de cruches d’eau prise dans la source qui coule encore dans la gorge à l’Ouest de la colline (Fuente del Castellón). En forçant un peu la vision, car 1.000 ans d’érosion ont beaucoup effacé, on peut suivre les égratignures laissées par le frottement des roues contre l’angle formé par le chemin et la falaise, car la surface est très étroite et il a fallu rouler le plus près que possible de la face du rocher.

 

 

Le moulin d’huile d’olive

Sortant de la corniche, on se trouve sur le grand plateau de la colline, avec de très belles vue de la campagne et ses fermes, y compris celle où j´ai vécu pendant plus de 10 ans, le Cortijo de los Siete Olivos. On continue vers le Sud, longeant les bords du plateau, et on arrive à la première de mes propres découvertes, étant bien compris que j’ai beaucoup compté pour les faire avec les orientations du vieux berger du Castillón, mon ami Juan.

Il s’agit d’une grosse pierre, d’environs 2 x 3 mètres, qui ressemble à un coeur aplati, légèrement soulevé sur les bords, comme une assiette. Si on l’examine de prés on observe qu’il y a tout ce qu’il faut pour meuler des olives. On les étalait sur la surface - qui était lisse avant que l’érosion ne l’eusse rendue si poreuse - et le petit trou au milieu servait à fixer la meule pendant qu’elle tournait. Le liquide sortait par le bec creusé dans son bord ou "lèvre" inférieure – car la pierre est placée à un angle afin de faciliter l’écoulement de l’huile – s’accumulant dans une tuile qui s’emboitait dans l’encoche taillée à cet effet sur le côté du moulin, et de là à l’amphore. Si notre théorie (celle de Juan et moi) est correcte, il s’agit de l’un des moulins à huile les plus anciens de l’Espagne.

 

 

La citadelle – Poblado del Castillón

Laissant derrière le moulin, on continue vers l’Est, continuant donc à faire le tour du plateau, et après quelques pas nous arrivons à la partie de la citadelle que les archéologues ont voulu excaver, et qu’ils connaissent comme le Poblado del Castellón.

Comme partout dans Las Peñas de los Gitanos, la beauté du paysage rivalise avec la fascination des restes. Ici, le plateau, légèrement en pente, semble se déverser dans le vide, surplombant la profonde vallée avec sa mosaïque de champs et d’oliviers, ce grand bassin qui à son tour se déverse, vertigineusement, dans la gorge qui disparait entre la Sierra de Parapanda et la Sierra del Tocón. Les habitants, sans doute, surveillaient d’ici les arrivées d’inconnus qui montaient par cette voie de la grande plaine, qu’on aperçoit, voilée d’un délicat rideau de brume, entre les deux pentes au fond de la gorge.

Les pieds de mur et les ruelles que nous voyons devant nous, s’étendant sur une trentaine de mètres dans chaque sens, sont ce qui reste d’une ville rustique romaine, non faite par des romains, mais par ceux qui heritèrent directement de leurs mode de vie et moyens techniques. Les toits, dont on a trouvé des restes, étaient couverts de tuiles arrondies ou romaines. Les maisons, bien que très petites et serrées les unes contre les autres, étaient destinées chacune à une famille, et entre elles on avait laissé de l’espace pour des égouts primitifs, des caniveaux par où s’écoulait l’eau de pluie, grâce à la forte pente du terrain. Aussi, dans leur rapport, les archéologues parlent d’une des maisons dont le sol était couvert d’une mosaïque très primitive, faite de fragments de céramique et cailloux. Le propriétaire avait probablement vu un exemple plus luxueux dans une des villae qui, nous le savons, se trouvaient en bas dans la vallée.

 

La forteresse

On retourne maintenant vers le Cortijo del Castellón, mais cette fois-ci en prenant le "sentier" qui longe le côté Est du plateau, et qui surplombe, vertigineusement, la profonde ravine qui sépare la colline du massif principal du site. On découvrira partout, si on fouille un peu dans l’herbe, des restes de fondations pareilles à celles que les archéologues ont découvertes plus bas, car le plateau entier était couvert de maisons. On pense que vers la fin de l’occupation de la colline, lorsque les communautés chrétiennes furent de plus en plus harcelées par les Maures – donc, au Xème siècle sous les Hummeyads de Cordoue - la colline devint le dernier refuge des vieux chrétiens de la région, qui s’entassaient ici dans des conditions pénibles. L’excavation de la nécropole a démontré que les tombes de cette époque, en principe individuelles, contenaient plusieurs cadavres, parce que, avec la surpopulation et le chaos civil, les habitants ne pouvaient plus se donner le luxe de construire une tombe pour chaque nouveau mort, et pour mieux profiter de celles qui existaient déjà, on entassait les os dans un coin de l’espace afin d’y placer de nouveaux cadavres.

On arrive au sommet, arrondi et denué de végétation, mais où il y a quelques vestiges fascinants taillés dans le rocher. D’abord, sur la gauche lorsque nous montons, se trouve un autre moulin d’huile, plus petit et simple que le magnifique appareil qu’on a vu en bas, s’agissant d’un simple creux de 1 metre de long et 50 centimétres de large, formé comme un pétrin de boulanger. On y jetait les olives, les écrasant à la main avec des pierres, et l’huile s’en écoulait par le petit trou rond qui est taillé dans le côté.

Au plus haut du sommet on trouve un des nombreux abreuvoirs qui ont été coupés dans le rocher partout sur la colline, et qui se remplissaient de l’eau de pluie, dont s´abreuvaient les troupeaux.

Mais le reste le plus singulier est l’encoche coupée dans le bord du précipice, là où il surplombe la ravine qui traverse la colline de l’Ouest à l’Est, et que les historiens connaissent sous le nom de la Gran Calle, ou soit, la Grande Rue. Au fond de ce couloir entre deux falaises, profond d’une dizaine de mètres, se situa le village primitif de l’enclave, composé de huttes aménagées dans ou devant des cavités naturelles du rocher, que les historiens connaissent comme "maisons rupestres". On pense que le quartier excavé que nous avons déjà vu correspond à la dernière époque de la citadelle, et celui-ci à la première.

Or, il me semble logique que les habitants, au moment de se trouver attaqués, montaient pour se défendre au point le plus élevé de la colline, emplacement qu’ils prenaient le soin de fortifier avec des murs de pierres ou troncs. La coupure arrondie qu’on voit aurait donc été une poulie qui permettait aux habitants de monter les armes et les provisions dont ils avaient besoin, du village au pied de la falaise. Cinq ou six hommes, en tirant sur une corde bien graissée, auraient pu rapidement monter des paniers remplis de vivres, suffisants pour résister à un siège éventuel des ennemis byzantins, visigoths ou arabes...

 

 

La "Grande Rue"

Pour descendre dans la Gran Calle, nous marchons sur le sommet vers l’Ouest, arrivant à une fente dans le rocher qui nous permet de glisser en bas, utilisant les saillies naturelles comme marches. Une fois au fond, on prend sur la droite, arrivant dans cet étrange espace renfermé d’où nous ne voyons que le ciel par-dessus nos têtes...

Il est assez difficile de marcher ici, car le sol est parsemé de pierres de taille et forme similaires, et qui sont ce qui reste des maisons de ce quartier de la citadelle disparue. Sur la falaise de gauche, lorsque nous traversons ce couloir d´Ouest en Est, on voit d’étranges cavités de pierre de couleur plus claire, jaune et gris, qui furent en fait des maisons rupestres, dont les toits étaient faits de branches et de feuilles. Dans une de ces "maisons" la pierre est coupée dans la forme d’un petit évier, avec son bec pour l’écoulement de l’eau usée.

Arrivant à l’autre bout de la Gran Calle, nous voyons sur la hauteur la poulie de la "forteresse", pouvant apprécier comment elle est placée immédiatement au-dessus du "village".

Ici, aussi, on voit taillées dans la face du rocher sous la forteresse des petites cavités, l’une plus haute que l’autre, et qui composent un escalier d’urgence qu’on pouvait utiliser lorsqu’on n´avait pas le temps de courir vers l’autre extrémité du couloir pour prendre le sentier par lequel nous sommes descendus.

Nous sortons de la Gran Calle par une fente dans la falaise d’en face, débouchant sur la partie Sud du plateau, où se trouve le site que j’appelle ‘l’église’, à cause des restes qu’on y trouve. Près du pylône électrique on voit trois tombes taillées dans le rocher, qui ont depuis longtemps perdu leurs couvertures, qui s’emboîtaient dans la rainure coupée à cet effet. Et quelques pas vers l’Est, ou soit dans la direction des grandes falaises d’en face, on découvre ce qui est, pour moi et pour bien de mes amis, la trouvaille la plus singulière et évocatrice de tous les trésors historiques de Montefrio.

 

 

Le baptistère rupestre – "el niño del Castellón"

 

 

Un jour que je m’arrêtai à la ferme du Castellón pour acheter des oeufs, mon ami Juan, le vieux berger, me montra une petite urne en terre cuite à l’anse cassée que, dit-il, un tracteur avait déterrée, avec les restes d’un squelette, dans les champs devant la maison, en creusant des trous pour planter des oliviers. D’après lui, c’était cosa de los moros – chose des Maures – et ne valait pratiquement rien. À cette époque-là j’avais quelques canards chez moi à côté, parmi lesquels un mâle dont Juan disait avoir besoin. L’échange fut vite fait: une volaille de 1.5 kilos contre une jarre funéraire du Vème ou VIème siècles. Comme je l´ai dit, les habitants paléo-chrétiens de l’Andalousie enterraient les hommes avec cette urne, et les femmes avec de grandes boucles d’oreilles en bronze, et c’est à cause de ses vestiges du paganisme que les archéologues distinguent le sexe des cadavres, même quand les os sont devenus poussière.

Je m’empressai, bien sûr, de me rendre à l’endroit de la trouvaille, où je vis comment le tractorista avait creusé son trou au milieu des mêmes pierres longues et plates qui forment les tombes qu’on voit dans la nécropole en bas. Le fils de Juan y avait déjà planté le petit olivier, encore dans son sachet de plastique noir, et quand je lui posais la question, Pourquoi n’as tu fait le trou un peu sur le côté pour faire moins de dégâts au sépulcre?, il me repondit qu’on les plantait toujours en lignes parfaitement symétriques et à la même distance l’une de l’autre, et que l’emplacement de cet olivier était là. Sans répondre, je ramassai les os qui s’étaient envolés autour et gardai le tout, fragments de crâne, maxillaire, fémurs, dans un étagère chez moi, avec la petite jarre.

Depuis lors, Juan n’a cessé de me montrer les découvertes qu’il fait dans les alentours, tâche auquel il prête une attention spéciale maintenant qu’il sait que son voisin s’y intéresse tant. Réciproquement, je lui traduis fidèlement les lettres qu’il reçoit du bureau la Sécurité Sociale de la ville d'Auche, où il travailla pendant sa jeunesse chez un viticulteur. Dans une de ces lettres, on lui exige chaque année un nouveau Certificat de Vie de la Mairie de Montefrio, car les ayant-droits des bénéficiaires de pensions à l’étranger parfois oublient de faire part de leurs décès...

Juan m’a donc signalé l’existence du moulin d’huile d’olive, de plusieurs dolmens cachés dans le fond de la ravine du Castellón, et du baptistère. Vers l’époque de son merveilleux cadeau (je ne saurai le décrire autrement), je me promenais sur la colline avec deux étudiantes d’Oxford qui logeaient dans une de mes maisons, quand je rétrouvai mon ami avec son troupeau, errant justement à l’endroit des tombes, près du pylône que son beau-fils - le propriétaire du terrain - installa lorsqu’il électrifia la maison.

"Tiens", me dit-il avec son sourire "rigolo", car Juan s’amuse à me taquiner, "tu n’as pas remarqué qu’il y a la forme de un niño - un enfant - taillée dans ce rocher-là? C’est sûrement encore une invention de ces malditos moros..."

Le lendemain j’étais là à nouveau, avec mes locataires, équipés d’une brosse de nettoyage et d’un jerrycane rempli d’eau, afin d’enlever l’épaisse couverture de mousse et de tout laver, pour voir ce que cela pourrait être.

D’abord, il faut considérer le support naturel: une grande pierre de 1 mètre de hauteur qui aurait pu facilement servir d’autel. Autour de ce que mon ami appela "el niño", on compte quinze trous symétriques, de 5 cm de largeur et 10 de profondeur, formant une sorte d’aura autour de l’enfant, et qu’on aurait pu remplir d’huile pour en faire des lampes. Puis, en dehors de ces cercles, deux trous beaucoup plus grands et percés obliquement, un à l’Ouest et l’autre aux pieds de l’enfant, avec un troisième qui se trouve sans doute là où pousse un arbuste, à l’Est. On aurait pu fixer trois troncs dans ces trous, les attachant au point de croisement afin de tout recouvrir de branches pour former une chapelle, ou dans ce cas, un baptistère, de feuilles.

L’enfant lui-même est parfaitement ciselé dans le rocher, dans la forme fuselée d’une momie, avec sa petite tête et "pieds" carrés. Quand on le remplit de l’eau qui nous restait, nous vîmes comment elle tenait parfaitement le niveau, faisant ressortir sa forme sans équivoque. Une des femmes, étudiante en théologie et destinée à devenir l’une des premières prêtresses de l’église Anglicane, expliqua qu’au début les Chrétiéns baptisaient par immersion et non par aspersion. Ensemble nous imaginions un baptême célébré à l’aube, avec les parents debout devant la grande pierre, et le prêtre agenouillé dessus, rabaissant le petit corps frémissant dans l’eau froide, qu’ils avaient fait monter, comme nous, de la source en bas, mais dans une cruche de terre cuite...

Lorsque, plus tard, je faisais les recherches pour mon livre de Montefrio, j’organisai une visite officielle à la colline, avec la présence du Maire du village, plusieurs maîtres de l’école, et l’historienne qui dirige le Département Médiéval de notre Université, et qui, en jeune étudiante, avait pris part à l’excavation de 1980-81. Assez gênée, elle avoua que, pendant les fouilles, personne n´avait remarqué ni le moulin d’huile ni le baptistère, et resta bouche-bée devant ce dernier, en faisant plusieurs photographies. Lorsque je lui demandais son avis, elle balbutia qu’elle n’avait jamais vu rien de semblable. Ce qui signifie, s´il s’agit réellement de fonts baptismaux, que "el niño" du Castellón serait le seul exemple connu d’un baptistère rupestre fait sous la domination musulmane. Une pièce rarissime, donc, et, en plus, d’une grande beauté poétique.

Tristement, la Professeur n’est jamais retournée sur les lieux accompagnée d’autres experts, comme elle nous le promit à moi et Monsieur le Maire. Là-bas, dans les salles poussiéreuses de la Faculté, les professeurs et étudiants d’archéologie, qui sont presque toutes les filles de familles grenadines distinguées - en commençant par la Directrice elle-même - sont trop occupées à cataloguer la multitude d’ustensiles récoltés pendant leurs expéditions dans les environs, où prolifèrent les restes de toutes sortes et époques. Le baptistère de Montefrio n’a ni définition dans leurs manuels ni semblable dans leurs collections, et donc n’existe pas. Mes amis académiques suggèrent aussi, bien malicieusement, que la Directrice aurait peu d’intérêt à faire connaître des trouvailles qui lui étaient passées inaperçues pendant tout un hiver, et qui apparaissent comme la découverte, non seulement d’un simple paysan comme Juan, mais aussi d’un écrivain qui ne se tairait pas si un autre y affichait son nom.

Ceci dit, j’invite aux amateurs de l’histoire, de l’art et de la science du monde entier, soient-ils des locataires des Casas de Lorenzo ou bien des navigateurs de l’Internet, à m’aider à dévoiler le mystère de ce merveilleux message du passé, griffonné dans le sommet d’une colline andalouse.

Un martyre mozarabe de chez nous

Une des grandes faiblesses de l’histoire de notre village est le fait qu’il existe très peu de documents ou témoignages écrits qui pourraient nous éclairer davantage. D’ailleurs, avant le XVIème siècle il n’y a rien, et après fort peu, jusqu’au siècle dernier . C’est le sort d’une ville agricole dont les grands propriétaires, donc ceux qui auraient pu laisser un témoignage écrit, habitaient ailleurs et ne s’y intéressaient que pour réclamer leur part aux paysans.

Pourtant, un seul nom associé à cette région survit des ténèbres les plus reculées du Moyen Age, celui de Rogelio. Ce moine austère n’était pas de Montefrio, mais du village voisin d’Illora. Il vivait, aux IXème siècle – pendant la domination musulmane, donc - dans un monastère qui s’accrochait au flanc Sud de la Sierra de Parapanda.

En l’an 850, les chrétiens de Cordoue se révoltèrent contre le Sultan et beaucoup de sang coula, incitant Rogelio et quelques compagnons à se rendre à la ville califale afin d’appuyer leurs frères et soeurs. Il est évident qu’on s’embarquait dans une pareille entreprise en sachant que tout se terminerait dans le martyre, et c’était justement cela que Rogelio et ses amis recherchaient.

À Cordoue, ils pénétrèrent dans la Grande Mosquée déguisés en Maures. Une fois la prière commencée, ils arrachèrent leurs robes et, à vive voix, invoquèrent les gens à abandonner le culte de Satan et à embrasser la Sainte Foi. Comme prévu, le Sultan les fit décapiter le même jour, devant la porte de la mosquée qui avait été un temple païen romain et une église chrétienne visigoth, et qui encore allait se métamorphoser en Cathédrale. Rogelio devint légende et fut consacré, après la conquête de la région par les Chrétiens, saint patron du village d’Illora, l’ancien Ilurque des Romains.

Les versions officielles... ancienne et actuelle

L’histoire des mozarabes a été largement éclipsée par celle des Maures, surtout depuis la fin du régime franquiste. La vision catholique d’autrefois prétendait que les Arabes étaient une vermine qu’il fallait à tout prix expulser, et que les chrétiens qui vivaient sous leur joug furent des saints martyres. Avec l’évènement de la liberté d’expression, des écrivains marxisants renversèrent la position traditionnelle en prétendant que les Maures étaient des victimes innocentes de la sauvagerie des Chrétiens, qui n’étaient pas suffisamment sensibles pour reconnaître l’état d’avancement de leur civilisation. Les "mauvais du film", comme d’habitude, seraient les prédécesseurs des détestés "bourgeois" des révolutionnaires de notre siècle: riches, blancs, matérialistes... et, dans ce cas-ci, chrétiens. Dans une société vouée, semble-t-il, au moins dans ses postures intellectuelles, à l’auto-mépris, le refus du rationalisme et la sanctification des "perdants" partout où ils se trouvent, celle-ci est devenue la version officielle, largement diffusée par les offices de tourisme et les romanciers à la mode.

Mais il faut lire l’histoire sérieusement, rejetant toute simplification manichéenne et politiquement engagée de l’histoire. Chrétiens et Musulmans avaient beaucoup plus en commun en tant qu’hommes médiévaux qu’ils n’avaient de différences idéologiques. Aussi, le haut degré de raffinement et sagesse des Maures, et leur supposé engagement au concept philosophique de la tolérance et le respect pour les croyances d’autrui – concept qui ne prit sa véritable place dans l’histoire des idées qu’au XVIIIème siècle - a été très exagéré par ceux, toujours nombreux, qui voudraient à tout prix trouver des âmes soeurs souffrantes dans d’autres époques que la leur. Les grands savants de Cordoue, on l’oublie trop souvent, payaient très cher leur fascination pour la culture occidentale et leurs tentatives d’humaniser l’Islam avec des apports, aussi discrets fussent-ils, d’Aristote et Platon. Les cours royales, pendant le Califat et après sa désintégration dans les fiefs des taifas, en furent toujours friands, il est vrai. Mais les mullahs et le peuple n’y comprirent rien, et chaque fois que le Sultan se sentait menacé par les protestations d’en bas, il abandonnait vite ses savants à leur sort, dont la plupart – Maimonides, Averroes – sont morts en exil, après avoir subi maintes souffrances et humiliations chez eux.

 

 

Poblado de los Castillejos, fort romain et village préhistorique

On continue - à pied, à moins de voyager dans un véhicule tout terrain - par derrière la ferme, suivant le chemin blanc qui part dans le sens Est. On passe au pied d’une magnifique falaise où on voit des grottes naturelles, mais parfois approfondies par l’homme, pour des fins qui nous sont inconnues. Le chemin monte dans les bois et s’éteint au milieu d’un grand pré; on continue à monter, prenant à droite dans le pré et arrivant à un panneau de la Junta de Andalucia (gouvernement régional andalou) qui annonce les origines des diverses antiquités qui se trouvent un peu plus loin, sur le plateau. Le rude sentier qu’on voit devant entre les rochers nous fait arriver à la forteresse romaine, dont il ne reste que les premières rangées de pierres, très bien taillées et emboîtées l’une contre l’autre, avec des petites coupures en forme de papillon près des bords, que les Romains remplissaient de plomb fondu pour former des agrafes, qui les empêchaient de glisser l’une contre l’autre.

Derrière cette forteresse nous trouvons les fondations du village romain où habitèrent sans doute les soldats de la forteresse, et un peu plus loin, un hangar métallique construit pour protéger l’excavation archéologique qui y fut faite en 1994. Il est habituellement fermé, mais par derrière nous trouverons des espèces de fenêtres d’observation.

On y voit un grand trou carré de 7 mètres de profondeur, dont le mur Est, surtout (donc, celui que, malheureusement, on ne peut pas voir des fenêtres car il se trouve immédiatement en-dessous) nous montre une découpe des niveaux progressivement plus hauts du village, qui ressemble à de la pelure d’oignon, avec les cendres des foyers et les formes arrondies des jarres enterrées qu’on utilisait pour garder le grain.

La région fut colonisée il y a 5.000 ans par une communauté de bergers ibères, qui construisirent leurs huttes dans un profond créneau dans le rocher du plateau, de quelques15 mètres de largeur. Ce ravin fut choisi par les hommes préhistoriques parce que, évidemment, il était facile à défendre. Mais à mesure que chaque hutte s’effondra et fut remplacée par une autre, elle laissa sur la surface une couche de terre compactée et de branches décomposées qui faisait imperceptiblement monter le niveau du village - d’environ 2 mètres par mille ans, d’après mes calculs - arrivant à son niveau le plus élevé quelques siècles après la chute de l’Empire, lorsque le poblado aurait été abandonné pour la colline voisine, le Cerro del Castillón.

La Gorge des Moulins

La présence romaine à Montefrio est peu connue des historiens, qui préfèrent se pencher sur les quelques textes existants que sur la multitude de traces physiques qu’on voit sur le terrain, souvent à l’oeil nu. Pour ma part, je suis persuadé que Montefrio tel que centre de population est né comme cause directe de l’existence de la profonde ravine qu’on voit au fond de la vallée, à l’Ouest de la Sierra de Parapanda. Cet "arroyo de los molinos", avec un trajet assez court de 3 ou 4 kilomètres, fait le lien entre la Vallée de Parapanda et la Plaine de Grenade, à 900 et 700 mètres d’altitude respectivement, donnant donc aux Romains les conditions topographiques idéales pour la mise en place d’une suite de six moulins hydrauliques, d’un modèle que ceux-ci auraient inventé vers cette époque pour les fleuves de faible débit. Le principe de ce type de moulin est de dévier l’eau en amont du moulin, qui est placé là où la différence de niveau entre aqueduc et fleuve est suffisante pour remplir des colonnes creuses dont la hauteur – dans notre cas, de 8 mètres – créait une pression sur le jet de sortie qui était suffisante pour faire tourner les meules.

Au moins deux des moulins qui ont donné leur nom à la gorge furent utilisés jusqu’aux années 50 et 60 de notre siècle. Les vieux du village se rappellent des fours de boulanger qui travaillaient à côté de chaque moulin, et des mulets qui transportaient le pain vers Montefrio tous les matins. Alors vint le courant électrique et les importations de farine moins chère des États-Unis, et les moulins devinrent des épaves. Dans l’un d’entre eux, le propriétaire, camionneur de profession, faisait, encore il y a vingt ans, recharger ses batteries en attachant un dynamo à l’axe de la meule.

Le seul moulin qu’on peut admirer comme tel dans sa forme originale est le premier, qui se trouve au fond de la vallée, juste avant la descente dans la gorge. Pendant des années, dans mes flâneries, je me demandais ce que pourrait bien être cette espèce de pont à deux arches qui termine dans une grande colonne carrée. En l’examinant de plus prés, j’ai constaté qu’il s’agissait en effet d’un moulin. Plus tard les habitants de la gorge m’ont fait savoir qu’on y trouve les restes d’au moins six moulins identiques, merveilleusement taillés dans le granit et tous apparemment calqués sur le même modèle.

 

 

Mais il existe, dans le village d’Alomartes, de l’autre côté de la Sierra de Parapanda, un moulin utilisant le même principe que ceux de la gorge (et encore en état operationnel), et celui-ci est certifié comme oeuvre du XVIIIème. Or, son style, baroque et pompeux, est très différent des petits moulins tout simples et fonctionnels (et, d’ailleurs, beaucoup plus jolis) de la gorge, qui ont, pour mes narines au moins, une "odeur" toute romaine. Comme avec le baptistère du Castellón, donc, on attend le jugement final des scientifiques, mais entretemps il faudra faire foi à nos bons instincts d’historiens amateurs.

Prenons donc le chemin blanc qui laisse la route en biais un peu avant le pont. On roule quelques kilomètres en suivant le cours du ruisseau, mais en hauteur, entre les oliviers, passant sous un immense chêne qui, pour Montefrio, est un véritable monument végétal! On traverse le petit pont dans le fond de la vallée, continuant à suivre le ruisseau, mais sur l’autre rive.

Au bout de 500 mètres nous arrivons au premier moulin. Avant de traverser l’aqueduc - qui n’est pas si haut que le Pont du Gard mais où il faudrait quand même faire attention, car c’est assez étroit - voyons les pierres, jétées un peu partout, du canal par lequel on déviait l’eau en amont. Les unes sont parfaitement ciselées avec la rainure où on posait les écluses qui dirigeaient l’eau, soit dans le sens du moulin, soit sur les champs à côté. L’aqueduc est encore couvert, par endroits, de la fine couche d’argile blanche que les Romains utilisaient pour imperméabiliser les canalisations. Au bout de l’aqueduc, la bifurcation du canal, avec les rainures pour les vannes de déviation vers l’un ou l’autre des deux puits, est une petite merveille de "functional design" et de maçonnerie dont, dans l’Antiquité au moins, seuls les Romains auraient été capables.

Si on descend pour faire le tour de la colonne on verra les deux voûtes de drainage, par lesquelles l’eau retrouvait le ruisseau, avec, dans les ruines qui se trouvent dessus, des roues dentées et des axes tirés partout et pleins de rouille. Ce qui était la maison du meunier fut reconstruite il y a une quarantaine d’années comme grange, et puis abandonnée, nous empêchant de découvrir d’autres restes, mais j’ai trouvé devant ce bâtiment les tronçons d’une belle colonne rustique, avec son socle et créneau pour supporter la poutre d’une loggia à la romaine. Le paysan qui s’occupe des lieux m’en a fait cadeau et la colonne se trouve maintenant, ses fragments reconstitués et debout dans son socle, sur la terrasse du Cortijo de los Siete Olivos.

En faisant le tour du bâtiment, dans le champ entre celui-ci et le ruisseau, regardons les falaises du site archéologique, à quelques kilomètres d’ici, et nous verrons briller dans le soleil le hangar galvanisé de l’excavation préhistorique. Ceci me fait penser que la forteresse romaine, qui se trouve immédiatement à côté, fut placée là où elle est parce qu’on y jouissait d’une parfaite visibilité de l’entrée de la gorge, permettant aux soldats de contrôler tous les voyageurs qui pouvaient monter depuis la plaine.

On savait que des fragments d’une voie romaine avaient été trouvés de l’autre côté de la montagne, près de Alomartes, mais aucune trace d’une continuation de ce chemin n’était apparue à Montefrio... jusqu´au célèbre jour de la visite officielle de l’historienne de Grenade. Pendant qu’on examinait le moulin - au sujet duquel, avec sa prudence habituelle, la dame ne voulut rien prononcer - un paysan s’approcha en nous parlant d’un étrange chemin qui existait de l’autre côté du ruisseau, non loin du chemin blanc qu’on avait pris pour arriver au moulin. Je voulu le voir tout de suite mais les membres de l’expédition doutèrent qu´un paysan fut capable de distinguer des antiquités. Le lecteur l’aura déjà deviné: le lendemain matin je suis allé le chercher chez lui et, 15 minutes plus tard, me trouvai devant 100 mètres d’authentique voie romaine rustique, identique à celle d’Alomartes!

Pour la visiter, il faut remonter la pente à partir du petit pont, et au lieu de suivre le chemin au premier tournant, continuer tout droit en suivant un chemin secondaire. On passe sur une petite ravine, et à la suite, en montant la longue pente, on voit s’étendre devant nous, en parallèle avec le chemin de terre battue, la voie romaine. Je fus d’abord étonné, connaissant mes voisins, qu’ils eussent épargné un morceau si long de pavé lorsqu’il ne sert plus à rien, la surface étant trop irrégulière et la pente trop raide pour les véhicules modernes. On y voit de chaque côté de cette voie les longues cales formant le berceau qui empêche les dalles de se séparer. Je répète, comment cette tranche de voie ait pu survivre les siècles est tout simplement miraculeux, et il faudrait, au plus vite, prendre des mesures pour la conserver, car chaque année j’observe comment elle se dégrade et se perd dans la terre.

 

Si on continue à descendre dans la gorge, on arrivera au deuxième moulin, qui se trouve au fond d’une profonde ravine remplie de peupliers. L’extérieur du moulin a été modernisé, mais par temps d’été il est bien agréable de se baigner dans le minuscule étang qui est caché à ses pieds, sous les arbres, où coule une petite chute d’eau. Pour le visiter, il faut garer la voiture sur le chemin blanc et prendre le sentier qui descend en zigzag par la pente ouverte. Il est plus facile retourner au village en continuant à descendre par le chemin de la gorge, tournant à droite dans les vergers qu’on trouve plus bas et débouchant sur la route de El Tocón, où on prend à droite pour revenir à Montefrio.

Dans le village il existe un moulin identique à ceux de la gorge, près du pont sur la route de El Tocón. La terrasse de la maison de mon mécanicien Pedro a été installée sur la colonne et l’aqueduc a disparu, mais, si nous traversons le pont, nous verrons, entre les roseaux, les deux voûtes de drainage.

 

Le pont romain

Selon des anciens textes, une voie romaine venait du port actuellement connu sous le nom d´Almuñecar, traversait la plaine de Grenade, montait par la gorge des moulins, passait par le site actuel de Montefrio et continuait par la Vallée de Milanos, se terminant à Priego et Cordoue. Il existe dans les environs trois vestiges de cette route, le fragment de voie d’Alomartes, celle que j’ai découverte dans la Vallée de Parapanda, et le pont romain de la Vallée de Milanos, qui, jusque très dernièrement, était presqu’entièrement recouvert de boue desséchée. Maintenant la boue a été enlevée et nous pouvons admirer ce joli pont qui, avec sa seule arche, est connu comme le pont romain le plus petit d’Espagne. Pour y aller, on prend la route d’Algarinejo, partant vers l’Ouest, et immédiatement après avoir traversé le pont moderne du ruisseau (Rio Milanos) on prend le chemin blanc qui part sur la droite, trouvant le pont romain à 300 mètres en amont.

La signification du nom du ruisseau et de sa vallée a intrigué plusieurs historiens. En principe, un milano est une sorte d’hirondelle, mais des anciens textes, et même quelques vieux fermiers de Montefrio encore en vie, appellent l’endroit non Milanos sinon Vilanos, ce qui suggère que Milanos n’est que la corruption d’un nom médiéval, dérivé du Latin, qui se référait sans doute aux fermiers ou villains – les gens des villae, donc - qui habitèrent cette vallée fertile.

Aujourd’hui nous voyons l’olivier comme clef économique de la région, surtout dû au marché d’exportation, mais il existe de bonnes raisons pour croire qu’autrefois Montefrio était surtout une ville productrice de blé, et, avec ses moulins, un centre agro-industriel de première importance pour les Romains et leurs héritiers.

 

 

 

Parapanda, “la montagne qui donne du pain”

Le nom même de l’immense rocher – la Sierra de Parapanda – qui, à ses 1.602 mètres d’altitude, domine cette vallée fertile, nous démontre combien ces terres étaient prisées.  Au moment d’occuper la région à la fin du XVème siècle, les Rois Catholiques ordonnèrent aux paysans de planter le blé partout afin de nourrir les soldats, “hasta en el monte, que para pan ha de dar - même sur la montagne, qui donnera du pain”. Les ordres furent suivis, et, inspiré de ces mots historiques, on s’y référa, avec le temps, “para pan da”, soit “elle donne du pain”.

 

 

 

 

 

 

Promenades dans la région

 

Alcalá la Real et Moclín

On peut passer un après-midi très agréable en visitant les châteaux de Alcalá et Moclín. Il faut prendre la route de Alcalá, sortant de Montefrio par le poste d’essence. Avant d’arriver à cette ville de 50.000 habitants, nous verrons sur une colline à droite de la route l’une des sept tours de guet, atalayas en Arabe, du château. Lorsque les Chrétiens prirent Alcalá en 1340, ils reconstruirent son immense forteresse dans le style militaire du XIVème siècle, et ainsi avec les primitives atalayas, qui sont coiffées de crénelures en saillie, exactement comme des pièces d’échecs. La vue des murailles de la forteresse, lorsqu’on s’approche, est très belle, mais le château lui-même, connu comme La Mota, fut pratiquement détruit par les troupes de Bonaparte lorsqu’elles firent retraite en 1812. Pourtant l’église qui fut construite à l´intèrieur au XVIème siècle a été restaurée et aménagée en musée, où on exhibe les objets trouvés dans les ruines.

D’Alcalá on prend la route de Grenade, vers le Sud, prenant la déviation pour Moclín, au beau milieu du petit village de Puerto Lope. Le château de Moclín fut pris par les Chrétiens au XIIIème siècle après une longue et sanglante bataille; les Maures l’appellaient "l’oeil droit de l’Alhambra" et sa perte fut, pour eux, tragique. On passe par un paysage assez spectaculaire, avec les impressionnants restes de la forteresse accrochés à un éperon rocheux, dominant une profonde vallée qui débouche sur la plaine. Mais le village lui-même est sans beauté ni charme particulier, enfoncé dans l’ombre, ses ruelles sans vie ni ambiance, nous faisant rappeler que Montefrio est en vérité un lieu privilégié.

De Puerto Lope (et non "Lopez", comme on lit sur les cartes routières) on revient directement chez nous. Le nom de ce village est historiquement intéressant: en espagnol, "puerto" à trois sens bien distincts. Port de mer, bien sûr, et aussi "col" de montagne; mais le troisième est particulier à la région de l’ancienne frontière entres les royaumes des Maures et des Chrétiens, et fut donné à ces villes où on faisait des échanges de denrées, chose courante pendant le règne des Nasrids de Grenade, car après la coupure des liens maritimes avec le Maghreb, en 1340, les grenadins dépendirent, pour survivre, des importations de grains et de moutons de leurs ennemis en Castille. À Puerto Lope il y eut de rigoureux contrôles militaires – le village est dominé par une tour de guet, fort pittoresque, qui dépendait du château de Moclín. Puerto était poste frontalier ou passage obligatoire, et Lope est l’ancien mot espagnol pour loup – le "passage du loup", donc.

Si le lecteur s’intéresse vraiment aux châteaux médiévaux, il est bon de visiter celui d’Alcaudete, 20 km au Nord d’Alcalá (sens contraire, en quittant la ville, de celui de Puerto Lope). Alcaudete tomba aux mains des Chrétiens bien avant Alcalá, et avant Montefrio aussi bien sûr, au XIIIème siècle. Depuis la route, la forteresse, typiquement arabe à l’extérieur, ressemble à un grand cube de terre cuite coiffant le sommet d’un monticule de maisons blanches. Et son intérieur conserve la distinction de ne pas avoir reçu les soins de nos restaurateurs, qui ont une fâcheuse tendance de tout remettre à neuf. Une authentique ruine médiévale, donc – délabrée et sale, mais qu’importe, si elle nous permet de rêver... La grande église gothique qui se trouve à ses pieds est aussi impressionnante, mais dégage, ainsi que tout le site, un air de tristesse et abandon.

 

Latifundio et minifundio

Une des choses qui font le charme de cette partie orientale de l’Andalousie est la présence partout de maisons de fermiers et de villages, en contraste avec les immenses haciendas des provinces de Cordoue et Seville dans l’Ouest, où on peut rouler longtemps sans voir signe d’habitation humaine. Le fait que la propriété du terrain est beaucoup mieux repartie chez nous en dit long sur l’histoire de la Reconquête. Au XIIIème siècle, lorsque le roi de Castille saisit Cordoue et Seville, les royaumes du Nord se disputaient constamment et le pouvoir central était relativement faible. Donc il fallait partager les terrains conquis entre les nobles, ainsi donnant lieu aux étendues inhabitées qu’on y voit encore aujourd’hui. Mais à la fin du XVème siècle, les deux monarques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, étaient suffisamment forts pour insister que les propriétés des Maures fussent reparties entre les immigrants eux-mêmes au moyen d’une loterie, ainsi garantissant à chacun une "chance" ou suerte – nom qui est devenu synonyme de "propriété" – où il pouvait subsister, ainsi empêchant les aristocrates de former un nouveau latifundio dans le Royaume de Grenade.

 

Priego de Córdoba

Direction Alcalá – Cordoue, une heure et quart de route.

On peut passer une demi-journée fort agréable à visiter cette ville si typiquement cordobaise. Priego est entrôné sur un plateau qui s’eleve entre les collines d’oliviers, et le flâneur y jouit de belles vues à partir des balcons et passerelles publiques qui sont installés tout autour. Autrefois centre d’une prospère industrie de la soie, on y trouve de superbes églises dans un style qu’on appelle le barroco cordobés, et qui, j’avoue, est la seule expression du baroque espagnol qui ne me semble insupportablement lourd, et qui, curieusement, est beaucoup plus en évidence dans cette ville provinciale qu’à Cordoue elle-même. Montefrio est souvent associé à Cordoue plutôt que Grenade, en ce qui concerne notre patois et culture locale, et au même titre nous avons un bel exemple de ce style cordobais dans la façade du petit palais privé qui se trouve juste devant notre Office de Tourisme, et dont les élégantes volutes semblent avoir été tracées avec la spatule d’un pâtissier. Les processions de Semaine Sainte de Priego sont aussi intimes que riches, à la différence des grandes villes, et nous donnent une belle occasion de pénétrer dans les églises de la ville, qui, illuminées pour le départ des effigies, ressemblent à de véritables écrins luisants de bijoux et d’or. Encore un monument, d’ailleurs assez original, qui respire la richesse des producteurs de la soie du siècle passé: la Fuente del Rey, la Fontaine du Roi, qui s’étend comme un fleuve en cascade sur le sol d’une place publique, avec ses 139 jets d’eau et sa statue de Neptune en marbre blanc. La très ancienne place de taureaux de Priego est d’un charmant goût campagnard, et le Samedi de Pâques il est bon d’y assister à une corrida avant la tombée de la nuit - lorsque les "étranges Merlins" masqués de Lorca font promener leurs poupées de céramique, coulantes de larmes et de sang, par les ruelles toutes blanches de la ville. En fait, il ne manque à Priego qu’un bon restaurant pour être parfait, mais on pourrait dire la même chose de beaucoup d’autres villages d’Andalousie...

Cordoue et sa Cathédrale-Mosquée

Encore 40 minutes (donc, 2 heures de Montefrio) et on arrive à Cordoue. Traversant le pont du Guadalquivir, il faut tourner à droite au premier grand carrefour, avec l’omniprésent Hotel Meliá bien en face. Suivons les pancartes de l’Hotel Maimonides, en nous faufilant entre les petites ruelles de la vieille ville; le parking souterrain de l’hotel se trouve immédiatement à notre droite lorsque nous arrivons devant la mosquée, étant, à mon avis, le meilleur endroit pour laisser la voiture. On paie, mais on est prés de la chose...

Cordoue fut, sous les Romains et les Maures, une des capitales les plus importantes de l’Europe, devenant plus tard une petite ville oubliée et misérable aux bord des eaux paresseuses du fleuve. La raison de son existence est la même que celle de sa déchéance, mais en sens inverse, et se trouve dans l’eau elle-même. Les petits vaisseaux de l’Antiquité et du Moyen Âge, qui cherchaient les amphores d'huile d’olive et le blé de l’arrière-pays, remontaient le Guadalquivir jusqu´ici sans peine, mais avec la découverte de l’Amérique on commença à construire des navires de cale beaucoup plus profonde; en même temps, le fleuve s’envasa, sellant ainsi la triste fin de Cordoue comme destination maritime, laissant la place à Seville, 100 km en aval.

Un grand et singulier monument nous reste de son temps de gloire, l’immense mosquée, construite à partir du VIIIème siècle et terminé sous le Califat de Abd al Rahman III, et qui, avec la conquête de la ville par le Roi de Castille, Ferdinand "le Saint", au XIIIème, fut transformée en cathédrale. On la voit quand on traverse le fleuve en arrivant, sur la droite de la rive opposée, avec la puissante tour de clocher baroque qui ressort curieusement du grand toit plat de l’édifice original, faisant penser à un gigantesque sandwich carré avec un gâteau de mariage monté au milieu.

Mais avant de condamner les Chrétiens espagnols en masse pour ce crime contre le patrimoine de l’humanité, il faut bien se rappeler qu’avant notre époque, l’idée que la vérité de l’autre pourrait avoir sa valeur n’existait pas, mis à part un certain laisser-faire tout à fait pragmatique, surtout chez les Maures qui se trouvaient en minorité dans un pays densement peuplé de gens hostiles à l´invahisseur. À l’endroit de la mosquée il y eut d’abord un lieu sacré ibère, que les Romains utilisèrent pour y bâtir un temple au dieu paiën Janus, et qui après la chute de l’Empire fut remplacé par les Visigoths avec une église dédiée à Saint Vincent (dont une porte et un pan de mur existe encore). Les Maures démolirent l’église pour y faire leur mosquée, qui, avec l’arrivée des chevaliers chrétiens, fut aménagée à nouveau comme église, comme on faisait partout, installant sous son toit un autel et des chapelles dans le style gothique (ce qui aurait dû être bien joli, en jugeant par d’autres édifices hybrides similaires qui existent encore). Ce ne fut qu’au XVIème siècle que, malgré l’opposition du Maire et le peuple de Cordoue lui-même, l’horreur actuelle fut parachutée au milieu de la célèbre forêt d’arches orientaux, en sacrifiant plus de 150 d´entre elles. On raconte que les ecclésiastes en avaient obtenu l’autorisation du roi Charles I (que nous connaissons mieux comme Charles Quint du Saint Empire) et qui n’était encore jamais venu à Cordoue. Mais plus tard, lors de son passage en 1526, Charles fut si horrifié de voir ce que les prêtres avaient fait qu’il leur aurait reproché en prononçant ces célèbres mots, "Si j’avais vu cela, je n’aurai jamais permis que l’on touchât à l’oeuvre ancienne. Vous avez mis ce qui se voit partout à la place de ce qui ne se voit nulle part." Il n’est pas prouvé que Charles l’ait dit, mais c’est bien vrai quand même!

En attendant la sortie de mon livre Cordoue, lointaine et seule, je signalerai des aspects de cet extraordinaire amas d’antiquités qui pourraient, autrement, échapper à votre attention.

La grande tour de clocher surprend par son emplacement, car elle se trouve bien loin du temple lui-même, sur le côté extérieur de la cour des ablutions, maintenant cloître de l´église. En fait, il s’agit du minaret de la mosquée, qu’on entoura de la construction visible, beaucoup plus épaisse et élevée. Quand on monte à l´intérieur vers le clocher, on gravit les escaliers de l’ancienne tour d’où le muezin poussait les cris rauques qui annonçaient l’heure de la prière aux Musulmans.

La grande porte de l´edifice fut connue par les Chrétiens comme la Porte des Benedictions, car on y consacrait les étendards des chevaliers qui partaient à la conquête de Grenade à la fin du XVème siècle. Les deux immenses colonnes romaines qu´on voit de chaque côté furent trouvées sous le sol de la mosquée lorsqu´on creusait les fondations de la cathédrale, et qui autrefois s´élévaient à cet endroit pour marquer l´entrée dans la ville de la Via Augusta des Romains, par le pont sur le Guadalquivir.

Les arches de la mosquée étaient ouverts sur tous les côtés, laissant la lumière s´infiltrer partout, mais les Chrétiens ont bouché la plupart de ces portes pour y installer des chapelles aux divers saints, plongeant l’ensemble dans une lugubre nuit perpétuelle.

Les Maures ont récupéré la plupart des 850+ colonnes et chapiteaux qui soutiennent les multiples toits de la mosquée de l´église démolie et des palais, temples et demeures de leurs prédécesseurs Romains et Visigoths, et une d´entre elles vient même du palais d´un pharaon egyptien. Ceci pour les deux premières étapes de la construction, celles des Califs Abd-al-Rahman I et II. La dernière, commandé par le chef militaire de Abd-al-Rahman III, al-Mansur, fut faite avec des colonnes taillées sur mesure, en marbre noir. Les colonnes des étapes anterieures n´ont pas toutes la même hauteur, étant récuperées, ce qui obligea les constructeurs d'enterrer les unes dans le sol afin de les égaliser, tandis que les colonnes de la dernière étape sont toutes uniformes.

La mosquée atteignit de telles dimensions que le plafond, esthétiquement, devint trop bas par rapport à la profondeur de la salle. On voulut augmenter sa hauteur, mais, à défaut de colonnes de plus grande taille, les architectes du Calif durent trouver une solution ingénieuse, qui résulta dans le détail le plus frappant de l’édifice: on créa, s´inspirant des aqueducs romains que les Maures avaient trouvés dans la peninsule, une suite de doubles rangées d’arches. L´effet visuel en profondeur de celles-ci, toutes entrecroisées, est d’un tel dynamisme et élégance que l´ensemble donne l’impression d’être en perpétuel mouvement.

Et, last but not least, la belle et terrible histoire des clochers de Saint-Jacques de Compostéle, qui dit long sur cet état permanent de guerre qu’on appelle la Reconquista. Au XIème siècle, sous le glorieux Califat Hummeyad, le féroce chef militaire al-Mansur fit une razzia dans le Nord qui le mena jusqu´à Saint Jacques. Là, il outragea les Chrétiens, entrant dans la cathédrale monté fièrement sur son cheval qu’il fit boire dans les fonts baptismaux, faisant enlever à la suite les clochers de la tour, qu’il transporta jusqu’à Cordoue où on les attacha de petites lampes, pendues tout autour comme d´un chandelier, afin d’éclairer la Grande Mosquée. Deux siècles plus tard, lorsque le Roi Ferdinand III de Castille conquit Cordoue, il ne manqua pas, bien sûr, de dépouiller les lampes à huile et de renvoyer les clochers en Galice.

 

 

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